Société et philosophieFrançois Roddier, thermodynamique et société

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sen-no-sen
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Re: François Roddier, thermodynamique et société

Message non lupar sen-no-sen » 04/06/18, 16:51

125 – Quand les oiseaux n’éduquent plus leurs enfants.
3 juin 2018 François Roddier

Le biologiste Konrad Lorentz (1903-1989) avait remarqué que, lorsqu’ils deviennent très nombreux, les oiseaux n’éduquent plus leurs enfants.

Les oiseaux font partie des animaux les plus évolués de la création, peu après les mammifères. Comme les singes, ils sont capables d’imitation. Cela leur permet d’éduquer leurs enfants. Ainsi, chaque famille a un chant particulier qui la distingue des autres familles. Les biologistes ont montré que l’imitation peut provoquer des comportements altruistes, grâce à une sélection de parentèle dite culturelle.

Par exemple, à l’approche d’un aigle, un petit oiseau va pousser des cris. Ce faisant il attire l’attention de l’aigle sur lui et met sa vie en danger. Ce comportement ne peut en aucun cas être d’origine génétique car, s’il l’était, il entraînerait rapidement la disparition du gène en question. Il est donc nécessairement de type culturel (il se transmet par imitation). Il permet la sauvegarde de l’espèce dans son ensemble.

Un comportement altruiste implique un comportement social. Ce dernier est particulièrement visible chez les oiseaux migrateurs lorsque, à l’automne, ils se réunissent avant d’affronter la traversée d’une mer. Un tel comportement est utile à la conservation de l’espèce. Si, par contre, un comportement social met l’espèce en danger, la sélection naturelle dite de parentèle va tendre à l’éliminer.

Lorsqu’une espèce d’oiseaux devient très nombreuse, elle épuise ses ressources en nourriture et met son existence en danger. La sélection de parentèle va tendre à éliminer ce comportement. Dans la mesure où le choix de la nourriture est un comportement culturel transmis par l’éducation, un bébé non-éduqué aura plus de chances d’adopter une nourriture différente de celle de ses parents. Cela expliquerait pourquoi, lorsqu’ils sont très nombreux, les oiseaux n’éduquent plus leurs enfants.

En serait-il de même pour l’espèce humaine? Cela parait fort probable. En une ou deux générations, quelques tracteurs ont remplacé des centaines d’ouvriers agricoles. On ne lit plus, on écoute la radio ou on regarde la télévision. On n’écrit plus, on envoie des textos en sms. On ne compte plus, on prend sa calculette. Lire, écrire, compter sont devenus des savoirs d’un autre âge. Nous sommes devenus entièrement dépendant de la technique.

Celle-ci a permis à notre espèce de se multiplier à une vitesse sans précédent. Malheureusement, elle provoque l’épuisement de nos ressources fossiles, la perte de notre biodiversité et le réchauffement climatique. Aujourd’hui on ne transmet plus que des savoirs liés à la technique. On oublie d’apprendre à penser. Notre élite ne cherche plus à comprendre, mais à développer des technologies nouvelles. Continuer à transmettre ces savoirs ne met-il pas notre espèce en danger?

Il fut un temps où faire des études supérieures garantissait un emploi. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Des études longues et coûteuses n’apparaissent plus comme une nourriture culturelle aussi attrayante. Certains jeunes font des études supérieures, d’autres s’arrêtent après le bac. Dans une société qui risque de s’effondrer, peut-on dire aujourd’hui ceux qui s’en sortirons le mieux? Si, génétiquement, nous ne formons qu’une seule espèce, culturellement nous en formons de nombreuses. La sélection de parentèle culturelle décidera de l’avenir de nos enfants.

L’histoire nous apprend qu’il y a eu un précédent. Peu avant Jésus-Christ, Jules César parlait et écrivait couramment latin et grec. Trois siècles plus tard, l’empereur Maximilien 1er écrivait mal le latin et ne connaissait pas le grec. En 518 après J.-C., l’empereur byzantin Justin 1er ne savait ni lire ni écrire. Quand j’étais petit, on m’apprenait la chanson: « Le bon roi Dagobert a mis sa culotte à l’envers… ». Ce n’est qu’avec Charlemagne qu’on réalise enfin l’importance de l’éducation. Peu avant sa mort, il s’efforçait d’apprendre à lire.

De même que la disparition d’une population animale s’identifie à la disparition de ses gènes, de même, la fin d’une civilisation s’identifie à la fin de sa culture. La fin de l’empire romain nous en donne une illustration. Il est temps de le comprendre et de changer la manière dont nous éduquons nos enfants. Survivront ceux qui auront les connaissances fondamentales nécessaires à la reconstruction d’une société, au dépens de ceux qui n’auront que des connaissances techniques.

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Re: François Roddier, thermodynamique et société

Message non lupar Ahmed » 04/06/18, 20:28

Je constate avec satisfaction que François Roddier approfondit progressivement et de façon pertinente la grille interprétative thermodynamique.
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Re: François Roddier, thermodynamique et société

Message non lupar janic » 05/06/18, 07:48

On oublie d’apprendre à penser.
Ou plutôt le mode, la façon de penser a changé. L'apport des connaissances par la technique, car tout notre savoir passe par celle-ci maintenant, oriente cette façon de penser. L'agriculture du 18° et avant, n’était pas basée sur le productivisme à cause de la limite que représentait la traction animale, ce qui a été annulé par la traction mécanique et les engrais chimiques ; la santé était basée sur l’utilisation des « simples » et autres moyens naturels remplacés par des produits chimiques à foison (et l’utopique vaccination avec ces mêmes produits chimiques et sa pratique à la chaine) ; les déplacements ne peuvent plus se faire qu’à grande vitesse (TGV, voitures ultra puissantes) ou encore moins vite qu’un escargot par ses embouteillages et où tout cela est considéré comme normal par rapport à ces acquis techniques. Mais la technique a aussi commencé avec la massue, avec le feu, avec la chasse donc et l’habillement. Réapprendre à penser c’est aussi se déconditionner de notre mode de penser actuel, mais qui le peut vraiment ?
Doit-on et même peut-on retourner en arrière sans technique ? :shock:
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Re: François Roddier, thermodynamique et société

Message non lupar Ahmed » 05/06/18, 10:03

Si le rapprochement opéré par F. Roddier est très intéressant, je dois émettre plus que des réserves sur le fond. Certes, dans un passé récent, les études étaient plus orientées vers des savoirs non-techniques, ce que l'on appelait alors les "humanités". Il ne faut pourtant pas s'illusionner sur la capacité critique de cette orientation, car elle était réservée à former une "élite" et servait avant tout de facteur discriminatoire, de signe de reconnaissance à l'intérieur de la classe dominante (d'où la connexion avec des emplois), à l'instar des ongles démesurés des lettrés chinois...
Ce qui démontre amplement que ces études ne s'opposaient pas au déploiement de la technique, ce sont les faits: loin de constituer un frein à cette évolution, ces agents ont contribués puissamment à son avènement.
Bien sûr, l'accélération de la technique nécessitait de passer à un stade supérieur et de mobiliser plus de forces et, dans un contexte beaucoup plus compétitif d'accès massif à l'éducation, les mathématiques ont évincé le grec ancien en tant que critère sélectif.
Je pense donc que l'abandon des études classiques et de leur potentiel* aspect critique n'est nullement la cause indirecte de cette addiction technologique, qu'au contraire elles en ont constitué une étape préliminaire.

* Très potentiel, puisque nous avons vu que cette critique allait à l'encontre des intérêts de classe de leur détenteurs.
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Re: François Roddier, thermodynamique et société

Message non lupar Ahmed » 24/08/18, 22:12

Le dernier billet de F. Roddier renvoie laconiquement à un article publié dans le numéro double de "La Décroissance" de cet été. Rien que pour vous :wink: , je me suis plongé dans sa lecture. En compagnie d'Olivier Rey et de Vincent Cheynet, il participe à un débat visant à énoncer "les critiques sérieuses qui peuvent être émises à l'encontre de la décroissance".
Sans grande surprise et utilisant sa grille de lecture favorite, il détaille plusieurs points.
- La décroissance individuelle ou en groupe à l'intérieur d'une entité globale qui avantage systématiquement (c'est le mot!) les structures les plus dissipatives risque fort de mener à l'élimination rapide de ces tentatives.

Pour tenter de concilier la nécessaire décroissance et la viabilité d'un projet décroissant, il envisage un scénario possible, articulé sur deux aspects.
- À partir d'une analogie biologique dont je vous fait grâce :D , il préconise l'existence d'une économie duale: la première vouée à la production de marchandises et tendant naturellement à la croissance et une économie centrée sur les services qui serait animée intrinsèquement d'une tendance inverse.
- Mais la même opération de dédoublement pourrait se faire au niveau de la monnaie (on se souvient qu'il avait déjà abordé cette idée) en superposant une monnaie nationale et une locale; par le biais d'un taux de change variable, il serait possible de régler finement les flux monétaires (= flux énergétiques) et ainsi éviter une trop grande et trop rapide dissipation de l'énergie.
Dans les deux cas, une tension antagoniste apparaît et c'est de celle-ci que pourrait résulter un équilibre.


Dès que notre auteur parle économie ou de politique, j'avoue être nettement moins en phase avec ses conceptions que dans les autres domaines (qu'il renouvelle avec bonheur). Les idées qu'il présente ci-dessus sont intéressantes et cohérentes avec sa grille interprétative, mais je crains fort que cet outil ne soit pas le mieux adapté. Reste que, même en admettant la validité de ce scénario, rien ne laisse supposer sa possibilité pratique. Personnellement, je me défie de toute solution toute faite, de tout système. Platon souhaitait une cité régie par les philosophes, ce qui était sans doute (AMHA) sa plus mauvaise idée, les nôtres le sont par les techno-scienti-financiers et on voit le résultat! Je fais donc plus que douter d'une cité fondée sur cette interprétation de la thermodynamique (je ne confonds pas le concept et certaines conclusions que l'on en tire).
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Re: François Roddier, thermodynamique et société

Message non lupar sen-no-sen » 24/08/18, 23:08

Merci pour cette rapide synthèse!
Il est effectivement très compliqué de concilier économie et respect de la vies sur terre sans arriver à des mesurettes ou à du business déguisé.
Dans la mesure ou l'économie obéit aux principe de maximisation il est difficile d’envisager un modèle concurrent fondé sur la décroissance...reste l'arrivé inévitable de crises financières qui pourraient si elle ne sont pas trop violentes et si elles ne sont pas mères du totalitarisme(ça fait beaucoup de si!)engendré une alternative fondé sur l'équilibre... :roll:

l'idée d'une double monnaie me parait intéressante moyennant des gardes fous,au delà de ça l'établissement d'une zone "test" (à échelle départementale)qui pourrait servir de modèle avec établissement de règle spécifique et d'un contrat moral avec les citoyens( exemple: couverture totale des frais sociaux,accès à un enseignement très haut de gamme,agriculture biologique locale) moyennant des contreparties:réduction du nombre de véhicules,interdiction de certain produits etc..etc..une telle zone pourrait aisément attirer des habitants dégouté de la société actuel et venir repeuplé des contrées à l'abandon(Creuse;Lozère etc...).
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Re: François Roddier, thermodynamique et société

Message non lupar janic » 25/08/18, 12:34

qu'sst-ce qu'un enseignement très haut de gamme?
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Re: François Roddier, thermodynamique et société

Message non lupar sen-no-sen » 25/08/18, 12:47

janic a écrit :qu'sst-ce qu'un enseignement très haut de gamme?


Un enseignement de qualité fait par des profs de haut niveau avec des moyens digne de ce nom.
On ne peut pas dire que l'éducation nationale suive un tel chemin...
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Re: François Roddier, thermodynamique et société

Message non lupar janic » 25/08/18, 13:03

Un enseignement de qualité fait par des profs de haut niveau avec des moyens digne de ce nom.
On ne peut pas dire que l'éducation nationale suive un tel chemin...
ca ne veut rien dire car sur quels critères seront déterminés les enseignements en question, Le catholicisme qui réunissait les meilleurs cerveaux dans ses systèmes " éducatifs" élitistes en a montré les résultats et dangers par le conditionnement que cela engendre. Or favoriser la réflexion personnelle, hors des systèmes retenus, n'ont jamais produits que des révolutions qui ont toujours été la crainte majeure des systèmes en place justement. Or être enseigné, de façon restreinte et spécialisée dans certains domaines, ne fait qu'engendrer une foule d'ignorants dans d'autres et cela empêche (à quelques rares exceptions) une analyse globale hors du système imposé.
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Re: François Roddier, thermodynamique et société

Message non lupar Ahmed » 25/08/18, 13:18

On peut supposer et espérer qu'un tel enseignement soit possible et généralisable, ceci dit, la remarque de Janic est tout à fait pertinente. Ce qui existait à petite échelle d'enseignement non "spécialisé" reste modeste et dominent largement les matières susceptibles d'accroître la dissipation de l'énergie par efficacité catégorielle.
Je ne croit pas qu'un enseignement de qualité dépende tant que ça de moyens considérable; c'est plutôt une question d'orientation des finalités du savoir qui importe.
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