Message non lupar Did67 » 01/11/15, 12:25
Jethro Tull vs Hortège Lutte...
Allez, je ne vais pas laisser 1360 dans le doute plus longtemps (peut-être sur ma santé mentale ???).
Jethro Tull est un groupe de rock assez connu, qui tourne encore (en ce moment, la tournée mondiale - elle est passée par Paris - de leur 40ème anniversaire). Tout est sur leur site. Je ne suis pas un fan féroce, je préfère vous prévenir.
Ce n'est que subrepticement, par un chemin détourné, que je suis tombé sur le nom !
En passant, je me demande vraiment comment certains groupes de rock "inventent" leur nom. Les scarabées [Beatles] ont fait fureur. Les pierres roulantes [Rolling Stones] n'ont pas amassé la mousse, mais pas mal de blé ! Ten Years After a précédé de longtemps les "Dans 10 ans..." de Bruel...
Et donc Jethro Tull.
Le vrai.C'est un agronome de la fin du 17ème et de la première moitié du 18ème siècle.
Il est considéré comme ayant été un des "inventeurs" de la révolution agricole du 17ème en Angleterre, en ayant inventé un semoir mécanique à traction équine, ainsi que d'une manière générale, promu et développé des appareils à traction équine : cultivateurs, charrues...
On peut donc considérer qu'il est à l'origine d'un vaste mouvement de modernisation de l'agriculture, basé sur la mécanisation du travail du sol par la culture attelée (le cheval, plus puissant, remplaçant vaches et bœufs).
Il croyait fermement que c'est la terre qui nourrissait les plantes (et non pas les éléments nutritifs qu'elle renferme - dont il n'avait pas connaissance). Il était donc tout à fait logiquement convaincu qu'il fallait la travailler très finement, la "pulvériser" en quelque sorte pour que les plantes l'absorbent plus facilement. Il développe, complètement à tort, des théories comme quoi les plantes "mangent" la terre fine.
Il sera contre les apports de fumier, comme contre les jachères...
Il eut, d'une certaine façon, de la "chance", car ses observations corroboraient - au moins en partie, et seulement dans un premier temps - sa théorie : la terre mieux travaillée produisait effectivement plus !
Dans un premier temps.
Mais l'explication est tout autre : une terre peu ou pas travaillée pendant des années, des siècles, quand on la travaille intensément, va bénéficier d'un effet positif de l'aération du sol, de la mobilisation des matières organiques accumulées pendant de longues années. Travail et aération du sol conduisent à intensifier la minéralisation de la matière organique du sol, libérant des éléments nutritifs utiles aux plantes, sur la base d'un "vieux stock" accumulé durant des années, des siècles...
Mais cela se fait au détriment de la vie du sol, qui a constitué cette richesse, ce stock. Et cela Tull l'a totalement ignoré...
Quelques-uns de ses fervents "supporters" [Henri-Louis Duhamel du Monceau en France ; Michle Lullin de Chateauvieux en Suisse ; John Mills en Angleterre] se distancieront ensuite, observant bien que la "pulvérisation" du sol n'augmentait pas sa fertilité.
Dans une seconde phase de la modernisation, cela sera masqué par la disparition de la jachère, et l'introduction des cultures fourragères, dont les légumineuses. Cela va conduire, bien avant l'invention des engrais, à une augmentation du stock d'azote dans le sol, dont on sait que c'est l'élément majeur en matière de croissance des plantes.
L'association de la culture et de l'élevage, va aussi permettre une intensification, avec le retour du fumier sur les parcelles...
Dans une troisième "révolution", le remplacement du cheval vivant par les chevaux vapeurs un siècle et demi plus tard va exacerber ce phénomène de travail du sol (c'est l'apogée du labour profond, permis par la puissance des engins ; sa généralisation à toutes les surfaces et sa répétition seront permises par la vitesse : l'unité de surface a longtemps été le "journal", environ 20 ares, soit la surface qu'un laboureur pouvait labourer avec une paire de bœufs en une journée ; cette surface sera "explosée" avec le tracteur) et donc de minéralisation de la matière organique, malgré les apports...
On va "inventer" la nutrition minérale (engrais), ce qui permettra de compenser la part fournie par la minéralisation des matières organiques, en diminution, et par les "cycles naturels" du sol. Et donc d'augmenter les rendements, sans avoir "besoin" de la vie du sol... Le sol est de plus en plus réduit à un simple support, une sorte de "laine de verre" dans laquelle on apporte ce dont la plante a besoin...
La fragilisation des végétaux, se développant dans un contexte moins équilibré, plus "stérile (il n'y a plus d'équilibres naturels dans le sol), sera combattue par des traitements à base de pesticides (naturels d'abord - soufre, sulfates, nicotine, voire dérivés du cyanure ! - ou, de plus en plus, synthétiques).
L'agriculture sera entrée dans une "externalisation" dramatique des principales fonctions naturelles, désormais confiées aux entreprises chimiques du secteur agronomique (BASF, BAYER, CIBA-GEIGY, DuPONT de Nemours, Monsanto...).
Le bilan énergétique de l'agriculture s'effondre... Il y a un siècle et demi, 100 % de la nourriture et des moyens pour la produire (hommes, chevaux, bœufs, ânes...) provenaient, "énergétiquement" parlant, de l'énergie solaire...
Et au bout du bout, les agriculteurs, coincés entre le consommateur qui veut consommer pas cher (surtout des produits industriels, des Iphone, des voitures..., des loisirs...) et l'industrie, finissent par être confrontés à un bilan financier désastreux (pour la majorité), dont nous avons vu quelques soubresauts cet été...
Pour en revenir à Jethro Tull et la "modernisation" de l'agriculture qui a suivi, les effets négatifs resteront masqués pendant très longtemps, si ce n'est que certains agronomes, depuis une quarantaine d'années, s'alarment de la perte de matières organiques des sols, avec pour conséquence un manque de stabilité, une augmentation de la puissance mécanique nécessaire et la généralisation de phénomènes d'érosion que chacun peut voir juste en circulant les yeux ouverts, en bas des parcelles en pente au printemps... Il est erroné de penser que cela a toujours existé [sinon, en quelques centaines d'années, on aurait eu des rochers nus en haut des pentes !]...
Voilà donc, en très résumé.
Beaucoup de "puristes" ou de chipoteurs risquent de me tomber dessus, car, en effet, on ne peut décrire 250 ans d'agriculture sans ultra-caricaturer les phénomènes, bien plus complexes.
Mais voilà comment je m’explique cette "croyance" si fortement ancrée que le travail du sol est indispensable, alors qu'à l'évidence, il n'en est rien.
Je l'ai déjà écrit : cela est surement entré en "résonance" avec notre "philosophie" d'inspiration chrétienne, selon laquelle tout doit se justifier par un effort et que toute jouissance gratuite est un péché.
En somme donc, pour conclure sans être trop long : je me découvre comme un anti-Jethro Tull (à l'envers donc orthej lutt, transformé, pour rigoler, en Hortège Lutte !).
Je suis impressionné, à la réflexion, sur le "poids" de ces idées, qui marquent encore l'essentiel de nos pratiques, de nos livres "classiques" [type Guide Truffaut] aujourd'hui...
Je comprends mieux que les gens doutent, quand j'explique ma façon de faire... Tellement le travail du sol est bien ancré ! On ne jette pas facilement deux siècles et demi de culture...
Mais je n'ai rien contre le rock !
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Did67 le 01/11/15, 16:56, édité 4 fois.
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