Risques climatiques et menaces de guerre nucléaire

Par Viktor Danilov-Danilian, directeur de l’Institut des problèmes de l’eau de l’Académie des Sciences de Russie, pour RIA Novosti

Les changements climatiques sur notre planète deviennent de moins en moins prévisibles. On ne cesse de calculer les pertes causées par les canicules anormales, les inondations, les sécheresses, les ouragans et les tornades. Selon le ministère russe des Situations d’urgence, depuis ces dix dernières années, les catastrophes naturelles sont devenues deux fois plus fréquentes. Leur nombre croissant est un signe typique du changement de climat.

Certains prétendent que rien de particulier ne se produit aujourd’hui dans le monde, sinon une variabilité tout à fait naturelle du climat – il en a été ainsi dans le passé, et il en sera de même à l’avenir. D’autres affirment que le problème réside tout simplement dans l’incertitude de nos connaissances, etc. Quoi qu’il en soit, c’est justement dans le contexte d’incertitude qu’il faut penser aux risques climatiques car ils sont tout aussi graves que les risques de guerre nucléaire.

Le réchauffement global est d’ores et déjà un fait incontestable, mais le problème ne se limite pas à ce phénomène, car l’ensemble du système climatique est aujourd’hui déséquilibré. La moyenne globale des températures à la surface de la terre est en hausse, mais les écarts augmentent eux aussi. Les catastrophes naturelles en font partie. Tout comme dans bien d’autres pays du monde, on observe de plus en plus souvent en Russie de grandes crues et des inondations aux conséquences dramatiques. Elles sont à l’origine de plus de 50% de toutes les pertes économiques causées par l’ensemble des phénomènes hydrométéorologiques.

Sur le territoire de la Région fédérale du Sud de la Russie, les inondations et les sècheresses se succèdent. Tout commence par les grandes crues de printemps qui, suivies d’averses abondantes au début de l’été, provoquent des inondations, mais tout au long des trois mois suivants, pas une seule goutte d’eau ne tombe. Résultat, les semences qui n’ont pas été emportées par les inondations sont achevées par la sécheresse. Une telle menace pèse toujours sur les territoires de Krasnodar et de Stavropol qui sont, d’ailleurs, les principaux greniers de la Russie, et la perte de la récolte dans ces terres serait très douloureuse pour l’ensemble du pays. Force est de reconnaître que de tels scénarios, liés à des phénomènes climatiques anormaux et se soldant, en règle générale, par d’énormes pertes économiques ont lieu de plus en plus souvent de nos jours. D’après les estimations de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), les pertes annuelles à l’issue de divers phénomènes hydrométéorologiques, dont les conséquences des changements climatiques, varient en Russie de 30 à 60 milliards de roubles.

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L’Extrême-Orient de la Russie, y compris le Primorié, le territoire de Khabarovsk, le Kamtchatka, l’île de Sakhaline et les Kouriles, est aussi exposé aux inondations qui sont principalement provoquées par les typhons. Des inondations d’hiver sont typiques des fleuves et des rivières du bassin de l’océan Glacial. En 2001, la Lena, figurant parmi les plus grands fleuves d’Eurasie, a emporté pendant une grande crue la ville portuaire de Lensk. Il a fallu déplacer les gens, bâtir une nouvelle ville avec toutes ses infrastructures. Le volume des pertes est difficile à imaginer.

Le réchauffement constitue en moyenne un degré à travers la Russie, mais en Sibérie il est beaucoup plus important (4 à 6 degrés). De ce fait, la frontière du pergélisol se déplace en permanence, et les processus graves qui y sont liés ont d’ores et déjà commencé, qu’il s’agisse, par exemple, de la modification de la frontière entre la taïga et la toundra boisée, d’une part, ou de la frontière entre la toundra boisée et la toundra, de l’autre. Si on compare les prises de vue spatiales d’il y a trente ans à celles de nos jours, on ne manquera pas de constater que les frontières de ces zones reculent vers le nord. Cette tendance ne fait pas que menacer les grands oléoducs, mais aussi toute l’infrastructure de la Sibérie Occidentale et du Nord-Ouest de la Sibérie. Pour le moment, ces changements ne sont pas suffisamment graves pour endommager l’infrastructure à cause de la fonte du pergélisol, mais on doit sans doute se préparer au pire.

L’élévation des températures représente un danger colossal pour le biote. Ce dernier se met à se reconstituer, mais le processus est extrêmement pénible. Si, effectivement, l’élévation des températures est importante, un changement d’écosystèmes sera inévitable. Ainsi, la taïga, soit la forêt de conifères, entrecoupées de tourbières, sera remplacée par des arbres à larges feuilles. Mais comme tout réchauffement s’accompagne par la perte de la stabilité climatique, dans le contexte général d’une tendance à l’élévation des températures, celles d’été et d’hiver peuvent être tout aussi élevées comme extrêmement basses. Somme toute, de telles conditions sont particulièrement défavorables aux deux types de forêts, car la chaleur est néfaste pour les conifères, alors que des hivers très froids ne conviennent pas du tout aux forêts de feuillus. Pour cette raison, le processus de refonte de la nature jusqu’à la stabilisation climatique promet d’être dramatique et instable.

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L’élévation des températures est un facteur très dangereux pour les marais et le pergélisol, car cela accélérera le dégagement de gaz carbonique et de méthane des végétaux en décomposition. Les hydrates de gaz, contenus dans les plateaux continentaux des mers du Nord, ne manqueront pas de passer à l’état gazeux. Tout cela augmentera la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère et renforcera, par conséquent, le réchauffement général.

A l’issue de changements aussi radicaux, l’équilibre écologique se détériora (et se détériore d’ores et déjà), et les conditions de vie de bien des animaux et des plantes empireront. Par exemple, l’aire de répartition de l’ours blanc s’est beaucoup réduite de nos jours. Dans 20 à 40 ans, des millions d’oies, d’eiders, de bernacles et d’autres oiseaux peuvent perdre la moitié des zones de nidification. Si les températures s’élèvent de 3 à 4 degrés, la chaîne alimentaire de l’écosystème de la toundra risquera d’être perturbée, ce qui se répercutera inévitablement sur bien des espèces animales.

L’invasion qui témoigne, elle aussi, de la restructuration du biote est sans doute l’une des manifestations les plus désagréables du réchauffement global. L’invasion, c’est la pénétration d’espèces étrangères dans les écosystèmes. Ainsi, un parasite des champs aussi dangereux que le criquet ne cesse de progresser vers le Nord. Pour cette raison, la région de Samara (sur la Volga) et toute une série d’autres régions sont aujourd’hui menacées par ces insectes herbivores et très voraces. L’aire de répartition des tiques s’est brusquement élargie, elle aussi, depuis ces derniers temps. Qui plus est, ces parasites sont en train de migrer vers le Nord beaucoup plus rapidement que la frontière, par exemple, de la taïga ou de la toundra boisée ne recule. Pénétrant dans des écosystèmes différents, ces parasites y interviennent en espèces-gangsters, leur propre reproduction active ayant un effet dévastateur. Nul doute que les changements climatiques en cours créent des conditions propices pour tous ces phénomènes négatifs, ainsi que pour la propagation de maladies de toute sorte. Ainsi, on trouve déjà dans la région de Moscou l’anophèle – cet habitant des zones subtropicales.

Certains scientifiques prétendent que la migration de la frontière agricole vers le Nord soit un bien pour la Russie. En effet, la période de végétation augmente. Néanmoins, cet « avantage » est plutôt illusoire car il pourrait être accompagné d’un risque croissant de fortes gelées de printemps qui tuent les plantes qui lèvent.

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Se peut-il que, grâce au réchauffement, la Russie puisse économiser l’énergie à force d’être obligée de chauffer moins? Et là, il y serait utile d’évoquer l’exemple des Etats-Unis qui dépensent beaucoup plus d’énergie pour climatiser les locaux que la Russie n’en dépense pour le chauffage.

Mais comment la communauté humaine peut-elle faire face aux menaces émanant du changement de climat? Essayer de s’opposer à la nature est une entreprise notoirement ingrate. Cependant, on peut réduire au maximum ce dommage que les hommes infligent à la nature. Cette tâche a été portée à l’ordre du jour politique déjà au siècle passé. En 1988, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) ont institué le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat qui est un forum de milliers de chercheurs, y compris de scientifiques de Russie. En 1994, la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) est entrée en vigueur à laquelle 190 pays du monde sont aujourd’hui favorables. Ce document a défini le cadre de la coopération internationale, dont le Protocole de Kyoto (Japon), adopté en 1997, est le premier fruit. Comme on a déjà toute la certitude que des activités économiques intenses exercent un impact négatif sur le climat, le Protocole de Kyoto s’est assigné pour tâche de diminuer les effets anthropiques sur l’atmosphère, en réduisant notamment le rejet de gaz à effet de serre, y compris de gaz carbonique et de méthane. Ayant ratifié le Protocole de Kyoto en commun avec les autres 166 pays signataires de ce document, la Russie apporte sa contribution à la diminution de la charge anthropique sur l’atmosphère. Mais comment agir? Par l’implantation de nouvelles technologies « propres », par l’élévation générale de la culture de la production et de la vie. Par l’assainissement de l’atmosphère, l’humanité aidera incontestablement le climat.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.

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