Le ralentissement du gulf Stream?

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Les deux moteurs arctiques actionnant le Gulf Stream donnent des signes de faiblesse.

Une panne de chauffage de l’Europe se précise donc, malgré le réchauffement planétaire.

«Les cheminées ont presque toutes disparu !» Avec sa gueule de vieux loup de mer, Peter Wadhams a certainement dû affronter de sérieux grains au cours de son existence d’océanographe. Mais cette fois-ci, devant les journalistes venus assister au Symposium européen des sciences de la Terre, à Vienne, il donne l’impression de revenir d’un rendez-vous avec le diable. Effectivement, le compte rendu de sa dernière expédition sous-marine sous la banquise de l’Odden, en mer du Labrador, est préoccupant.

« Jusqu’à récemment, nous pouvions y observer une douzaine de cheminées géantes composées de colonnes d’eau froide et dense coulant depuis la surface jusqu’au fond, 3 000 mètres plus bas. Mais maintenant il n’en reste plus que deux de faible constitution. »

Si le patron d’un important laboratoire à l’université de Cambridge, médaillé par la reine herself, perd son flegme British, c’est qu’il a observé la première grave défaillance du Gulf Stream. Or chacun sait que la disparition de ce courant tiède de l’Atlantique condamnerait aussi sec Anglais et Scandinaves à échanger leur voiture contre un scooter des neiges et les Français à enfiler une doudoune tout l’hiver. Pour sûr, imaginer Elisabeth II en train de saluer depuis un traîneau royal a de quoi faire flipper un sujet de Sa Majesté.

Le Gulf Stream est la partie émergée d’un immense tapis roulant – la circulation thermohaline – faisant le tour du monde océanique (170 fois l’Amazone !). Ayant chauffé ses eaux au soleil tropical, il met le cap sur la Floride puis rebondit vers l’Europe avant d’obliquer vers le nord, se divisant en deux branches encadrant le Groenland. En cours de route, l’eau se charge en sel à cause de l’évaporation, puis se refroidit au contact de l’haleine arctique. Ainsi devient-elle de plus en plus dense, de plus en plus lourde. Sous la banquise, elle ingurgite encore le sel expulsé par les cristaux de glace en formation. C’est la goutte qui fait déborder le vase, elle plonge dans les abysses et constitue ainsi le moteur du tapis roulant. L’eau engloutie s’écoule vers le sud, jusqu’en Antarctique, passe dans le Pacifique. Elle réapparaît à l’air libre, puis replonge et, enfin, refait surface pour remonter l’Atlantique. Le tour de manège est ainsi bouclé en mille ans !

Si bien que l’eau baignant aujourd’hui la Scandinavie est celle qui accompagna les Vikings dans leur découverte de l’Amérique vers l’an 1000.

Le mauvais tirage des cheminées sous l’Odden serait un coup fourré du réchauffement de la Terre. Il résulterait de la moindre formation de banquise l’hiver, de la fonte du Groenland rejetant davantage d’eau douce et de la hausse de la température des eaux arctiques.

« Toutefois, il ne faut pas en tirer des conclusions apocalyptiques, tente de rassurer Marie-Noëlle Houssais, océanographe au laboratoire océan du CNRS. Pour s’inquiéter, il faudrait que la disparition des cheminées soit vraiment pérenne et qu’elle se déroule ailleurs que sous l’Odden. »

Or le problème, c’est que le principal moteur du Gulf Stream, en mer de Norvège, avoue lui aussi une petite faiblesse. Son débit ralentit de 2 à 4 % par an depuis une dizaine d’années. Cette fois, le grand responsable de cette défaillance serait les fleuves sibériens ! En effet, le réchauffement terrestre fait davantage pleuvoir sur la Sibérie ; or celle-ci rejette la majorité de ses eaux douces en Arctique par six fleuves géants.

En 2002, Bruce J. Peterson, du laboratoire de biologie marine de Woods Hole (Massachusetts), révélait que le débit global de ces fleuves avait augmenté de 7 % entre 1936 et 1999. Soit 128 kilomètres cubes d’eau douce supplémentaires par an, allégeant ainsi par dilution du sel les eaux de l’Arctique. Un réchauffement de 5,8 °C de la planète d’ici à 2100 alourdirait la note annuelle de 1 260 kilomètres cubes.

Bien plus qu’il n’en faut pour stopper le Gulf Stream.

Trop de mystères. Mais, après tout, ce ne sera pas sa première panne. L’étude des carottes glaciaires révèle plusieurs mises hors service, dont la dernière remontes à seulement dix mille ans. Quand cela se reproduira-t-il à nouveau ? Dans cinq ans ? dix ans ? cinquante ans ? Les rouages océaniques et climatiques de la planète recèlent trop de mystères pour que les scientifiques puissent fournir une date précise. Ainsi ne connaissent-ils toujours pas le rôle joué par deux monstrueuses bulles d’eau douce (58 000 kilomètres cubes au total, soit deux fois et demie la banquise) qui se cachent dans les entrailles liquides de l’Arctique. Il suffirait que 5 % de ce lac sous-marin s’échappe pour que le moteur du Gulf Stream connaisse d’importants ratés.

Beaucoup de bêtises ont été écrites sur l’avenir de l’Europe occidentale sans son calorifère océanique. Que les amateurs de chasse aux phoques déchantent, la France ne deviendra pas la Sibérie. « Son climat ressemblera plutôt à celui de la cote Est des Etats-Unis, qui n’est pas baigné par un courant chaud comme le Gulf Stream », explique-t-on à Météo France.

S’il ne faut pas craindre une nouvelle ère glaciaire, c’est que la planète se réchauffe. Les simulations envisagent une chute de la température de 5 °C en Scandinavie et Grande-Bretagne, et de « seulement » 2 °C sur la plus grande partie de la France. D’autres conséquences sont aussi à craindre : une remontée immédiate du niveau de l’Atlantique nord de 1 mètre, selon l’Institut de Potsdam. Mais aussi une raréfaction des poissons, car la circulation thermohaline arrache au plancher sous-marin les sels minéraux nécessaires à l’épanouissement du plancton à l’origine de la chaîne alimentaire océanique.

Bientôt, l’intrépide marin de Sa Majesté, Peter Wadhams, embarquera pour une nouvelle croisière sous la banquise arctique. Retrouvera-t-il ses précieuses cheminées ? Il faut l’espérer, sinon la mauvaise nouvelle jettera un grand froid.

par Frédéric Lewino pour LePoint.fr

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