Le Biogaz du vin d’Alsace

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Une centrale à biogaz pour le vignoble d’Alsace ?

Avec ses 30 000 à 40 000 tonnes de marc et d’effluents viticoles, le vignoble pourrait envisager la construction d’une centrale électrique à biogaz. Mais la viticulture a-t-elle prise la mesure des questions et des défis énergétiques ?

En juin 2004, on pouvait apprendre dans Viti-Alsace et l’Est agricole et viticole que le pétrole allait coûter cher. Nous reprenions alors les données de Jean Laherrère, un géophysicien, que nous avions invité avec l’aide du Crédit Mutuel à la chambre d’Agriculture du Bas-Rhin. À l’époque, le prix du baril n’avait pas encore atteint 50 dollars. Depuis, les choses ont évolué, la situation économique des vignobles du monde s’est tendue, on parle même d’arrachage en Australie, pays qui ambitionnait d’être le premier producteur mondial en 2015. En Alsace, le vignoble a dû consentir des sacrifices sur les rendements et sur les prix de vente des bouteilles et du vin en vrac. La marge bénéficiaire s’est considérablement dégonflée, d’autant que parallèlement, les charges augmentent. Il faut aujourd’hui penser à diminuer les coûts de production.

C’est au cours des années 2000, alors que la viticulture pouvait encore se permettre d’investir, que la question des coûts énergétiques aurait dû être prise en compte. Il apparaît qu’aujourd’hui que cette question ne figure toujours pas comme une priorité politique dans le vignoble. Certains viticulteurs pionniers se sont cependant inquiétés. Certains roulent à l’huile végétale – Jean-Marie et Jean-Paul Zusslin à Orchwihr -, produisent leur électricité par des panneaux photovoltaïques et du biogaz – André Durrmann à Andlau -, isolent leur chai contre le froid et surtout contre le chaud avec de la ouate de cellulose – Benoît Frey à Bleinschwiller-, et développent les pratiques de techniques culturales simplifiées supposées consommer moins de fioul – Hubert Hausherr à Eguisheim et Patrick Meyer à Nothalten. Certains enfin exploitent les sarments pour en faire un matériau combustible – Xavier-Léon Muller à Marlenheim, Pierre Beinert à Bourgheim, Vincent Spannagel à Katzenthal -, pour ne citer qu’eux. Reste à valoriser les marcs en énergie à l’heure où l’Union Européenne réfléchit à supprimer les aides à la distillation. Les marcs de raisin pourraient aussi constituer une formidable ressource énergétique en cogénération électrique pour le vignoble.

Le pétrole coûte cher, mais l’électricité va aussi coûter cher. Et ce d’autant que les besoins en électricité des viticulteurs vont aller croissant pour climatiser les chais et thermoréguler les fermentations, condition sine qua none de la qualité aromatique des vins. Et ce n’est pas la canicule de cet été va démentir le réchauffement climatique. À la date des vendanges, elle pourra encore sévir.

La France a misé sur le « presque tout nucléaire » reportant sur les générations futures le coût du retraitement et du démantèlement des réacteurs obsolètes et surtout faussant les chiffres de rentabilité de la production de l’électricité. Alors qu’une centrale nucléaire hors d’usage reste une charge pour la société, une centrale à biogaz ou une éolienne usagées n’en sont plus. Un article récemment paru dans le journal « Le monde » a abordé cette question. En Grande-Bretagne, pays où l’électricité nucléaire ne représente que 15 à 30%, le coût du démantèlement et du retraitement est évalué à plus de 100 milliards d’euros, indique le journal.

En France, où l’électricité nucléaire représente plus de 70 % de la production, comment expliquer que l’on n’évoque que quelques dizaines de milliards d’euros de coût s’agissant du démantèlement des réacteurs vétustes et du retraitement de ces déchets, argent qui par ailleurs aurait dû être provisionné depuis des décennies, ce que dénonce la Cours des comptes à propos des frasques financiers du principal opérateur français en électricité en Amérique du Sud.
La question n’est pas tant le nucléaire que celle des conditions de sa transparence financière notamment.

Et nombreux sont ceux qui, comme en agriculture et en viticulture, se posent la question de ce que nous aurions dû faire et que nous n’avons pas fait s’agissant de la construction des centrales électriques à biogaz, au motif qu’elles seraient moins rentables que l’électricité nucléaire. Un étalement des coûts sur 300 ans, tel que cela est envisagé en haut lieu politique, ne convainc pas les entreprises « électrodépendantes » qui menacent de délocaliser. Si une fabrique d’aluminium ou une briqueterie peut délocaliser, la viticulture ne peut que subir, sauf si elle décide de produire sa propre électricité. Ce qui serait possible, si toutefois les conditions de libre accès à la production d’électricité étaient réunies et si la préservation d’intérêts particuliers n’était pas orchestrée.
Un bref calcul approximatif évalue à 40 000 tonnes la quantité de marcs et d’effluents produite par les 15 000 hectares de vigne, ce qui donnerait 20 millions de m3 de méthane, soit 30 millions de kWh/an, équivalent à la moitié du potentiel de production des stations d’épurations en Alsace, deux fois le potentiel des élevages porcins et représentant 20 % du potentiel des élevages bovins.

Valorisés en électricité, les marcs du vignoble pourraient représenter un chiffre d’affaires de 3 M€ (millions d’euros) si le tarif de rachat de l’électricité était de 10 centimes d’euros. Rappelons qu’il va de 15 à 17 centimes d’€/kWh en Bade-Wurtemberg, pays où près de 500 centrales à biogaz sont en service. Si l’électricité était vendue en Allemagne, les marcs rapporteraient donc plus de 4 M€. La même quantité de marc, à 3% d’alcool potentiel, valorisée en alcool de distillerie représente 2,8 M€ de chiffre d’affaires si tout était commercialisé à l’Onivins, en tenant compte des aides européennes (187 €/hl), et 1,2 M€ de chiffre d’affaires sur le marché de l’alcool (84€/hl).

La transformation en électricité des effluents vinicoles serait d’autant plus un beau projet industriel pour le vignoble qu’il pourrait contribuer à délester les stations d’épuration dont les boues pourraient aussi être fermentées. Il est à noter que de nombreux éleveurs veulent profiter des nécessités de mise aux normes de leurs installations de collecte d’effluents pour construire des unités de biogaz. Ils attendent que les promesses de l’État soient tenues à propos du tarif de rachat de l’électricité et qu’il se conforme aux directives européennes.
En attendant, le méthane, 21 fois plus impactant sur l’effet de serre que le CO2, continue de s’échapper des fosses à lisier. De même, le vignoble et ses industriels de la distillerie, devant aussi réfléchir à la mise aux normes de leurs installations, pourraient saisir cette occasion pour construire une centrale à biogaz.

David Lefebvre

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